Musée de la Photographie de Québec - Canada

Descriptif :

 

Ces onze œuvres sont une entité, San Damon les a pensées en termes de réactions psychiques pour le pas dire psychiatriques. Elles sont l’instinct, l’ictus émotif, la paraphrénie, la schizophrénie ou encore la paranoïa que chacun d’entre nous peut ressentir à divers degrés. C’est pour cela que ces onze œuvres appelées par l’artiste  « Sophisme Oniroscopiste Introspectif – Chambre Zéro ». Elles ont été installées, dans un premier temps, face à des malades fort perturbés, afin de voir leurs réactions, leurs réflexes et leurs interactions avec les œuvres. La chambre zéro, n’existe pas en milieu hospitalier, voici la raison de son nom.

Il est important de savoir que les patients et ensuite les spectateurs des onze œuvres avaient aussi la possibilité de choisir trois morceaux de musique composée par San Damon mélanger, par instant, à des bribes de la Suite n°3 de Jean-Sébastien Bach, et ce, afin que le cerveau de l’observateur, pour ne pas dire du témoin, ait une référence inconsciente. Les huit interviewés sur ces onze œuvres sont des universitaires et intellectuels reconnus et souvent « professeurs visiteurs » dans diverses universités du monde entier. Ils sont issus de différentes disciplines telle que : Historien de l’Art, Conservateur de Musée, Psychiatre, Psychanalyste, Esthéticien de l’image, Docteur en Philosophie, Maître de recherche au FNRS, Docteur en Neurochirurgie, Titulaire de la Chaire CNRS d’Etudes et Culture Visuelles, Anthropologue et Docteur Honoris Causa de l’Université de Montréal et de l’Université de Lyon II et pour finir par l’un des grands Jazzman.

 

San Damon est parti des quatre saisons….oniroscospites….celles que l’on reconnaît encore, pour rejoindre petit à petit l’abstraction. Mais sans doute, le plus interpellant est-ce l’entre-deux ! Le chaînon manquant, celui qui nous mène dans une sorte de délire qu’on essaye en général d’éviter. Les voici les unes après les autres….détaillées.

 

Il s’agit pour la première du printemps dont les tons ocre, bleu et magenta au travers d’arbres sur fond noir transposent la saison vers son univers oniroscopiste. On peut s’apercevoir d’une sonorité chromatique, le rendu des écorces d’arbres très naturelles permet de mieux comprendre la luminosité qui vient d’ailleurs dans les œuvres de San Damon. On a indiscutablement l’impression que ces œuvres sont éclairées.

 

Ensuite vient l’été, le rouge se mélange au pourpre, au bleu, au magenta, son magenta. Mais le grand metteur en scène est le noir, si présent et pourtant à peine visible par rapport à ces rouges qui brûlent et meurtrissent l’été.

L’axe est cassé, alors que la végétation de la forêt est frontale, tout son art de fausser les perspectives est ici magistralement orchestré.

 

Lorsque l’été se meurt, viens naître l’automne où virevoltent les ocres, les ocres-jaunes, les verts-jades, les mauves bleutés et les magentas rougeâtres, encore eux. Le chemin est long, il est un tunnel de couleurs, celles de l’oniroscopisme, entrecoupées de blancs lumineux et changeants. On peut apercevoir sur la gauche une couleur brute, un magenta rouge-pourpre, dur, sombre et violent. En y regardant de plus près, on peut se surprendre à la peur, personne ne point à l’horizon, nous sommes seuls au monde, enveloppé dans l’œuvre de cette forêt imaginaire et pourtant bien réelle.

 

Brute finale, l’hiver arrive et en son arrière-plan la lumière noir et ocre, toute la végétation est nue, dévêtue et « désorné » de tous ces attributs protecteurs. Le branchage est magnifiquement en désordre, les teintes qui s’y apposent sont bleutées, violacées, des tâches de lumières blanches viennent embellir ce froid qui semble chaud. Soyez observateur, regarder ce que Damon ne vous montre pas au premier abord, un petit contre-chemin dissimulé, des feuilles qui comme des visages, vous épient.

 

L’hésitation est le cinquième élément, une sorte d’enfant né de quatre parents, piliers rassurants de ce qu’il connaît pour s’évanouir vers l’inconnu. Son impression immédiate est le fouillis. Il est sombre à divers endroits et à d’autres une lumière traîne au sol. Tout y est confus, désordonné, il n’y a pas de route, ni d’itinéraire à suivre, il tergiverse….il espère sans doute.

 

Le chaînon manquant : On flotte dans l’absolue incertitude, tout y mauve, tout y est magenta, quelques branchages bleutés, noirâtres, semblent faire barrage, ou…ou pourraient éventuellement servir d’appuis auxquels se raccrocher, pour ne pas glisser dans le vide. Qui ne se sentirait pas perdu au milieu de ce magma magenta, qui ne prendrait pas peur de ne plus retrouver son chemin. Et davantage, on s’enfonce vers….

 

Le trouble : La folie, assurément la démence, celle par laquelle nous sommes tous passés ou passerons-nous un jour .C’est la fureur, celle qui exulte de nous, des éléments, un vert âcre explose et nous tourmente. C’est le milieu de la tempête. Et qui est au centre, qui perd pied, nous, même accompagné, nous sommes seuls, du moins et c’est pire encore, nous nous sentons seuls. Et là, c’est inévitable, incontrôlable…la chute, le tourbillon, des rafales, des orages, un maelström dangereux, mortel, mais qui nous attire……ceci est notre nature (au sens nature humaine).

 

Le déséquilibre : Tout à coup, un mur brutal, des sortes de barreaux, mais des barreaux de libertés. L’agitation est toujours là, présente, mais les tons sont chauds, si tout est trouble, flou…le noir est au loin, un tapis plus clair apparaît et malgré ces incertitudes une sorte d’apaisement fait irruption au premier plan. Oui, au premier plan, un tronc magenta semble plus solide que l’arrière-plan, il traverse l’espace de part en part. Il est peut-être un piège ou un mirage mais peut-être est-il celui qui nous éloignera du cauchemar ?

 

L’abstraction, ou comment ne plus y voir clair ! ? Car elle est là devant nous, nous amenant à la confusion, car elle semble calme, une sorte de cascade dans un style doux nous invite. Des hiéroglyphes nous sollicitent, une semblable écriture de nos ancêtres surgit, des pictogrammes, des petits signes anodins, mais qui nous rassurent, nous apaisent. Il faut trouver, chercher la solution pour sortir de ce cauchemar, de ce labyrinthe de souvenirs, de réminiscences de notre passé, lointain ou proche, peu importe.

 

L’introspection : Voici venu le temps de se reposer, de sommeiller, d’appréhender frontalement ses peurs, ses craintes ou ses pensées, tendres ou violentes. Au premier abord, le champ et ses dimensions, la surface et son immensité paraissent ténébreux. Mais l’obscur n’est pas synonyme d’inquiétudes. Au-delà, vit la paisible sensation de comprendre ce qui nous est arrivé pour…..

 

Le sophisme….se tromper, multiplier les chemins en les suivants tous à la fois.
Ce qui semble vrai est peut-être le mensonge. La moralité vaincue par l’empirisme. Le noir profond, si profond qu’en déflagrent des couleurs. Tu as devant toi, l’infini.  

San Damon S.O.I  " L'entité des onze oeuvres "

Citations des universitaires et intellectuels sur S.O.I.

Citations des 2 films-documentaires  S.O.I.  et citations additionnelles tirées d’autres films documentaires sur les œuvres de San Damon et ce afin de comprendre le cheminement jusqu’à celles de S.O.I. :

 

Jean-Noël Missa (Docteur en philosophie,Président de la Société Belge de Philosophie)

1.) Le patient dépressif, mélancolique, dément précoce avec des idées délirantes, qui attend le psychanalyste, va examiner ces photos, va écouter la musique et peut-être qu’il y aura un effet thérapeutique spontané, un effet placebo. Donc je pense que le maître San Damon pourrait en quelque sorte breveter son installation comme la première machine autothérapeutique ! »

2.) Les quatre premières photos me font penser au point de vue objectiviste, où on voit des arbres, des neurones, on voit le cerveau, et puis on passe progressivement à travers le chaînon manquant. C’est le chaînon entre le cerveau, l’esprit, entre le point de vue à la troisième personne et le point de vue à la première personne. On passe dans l’esprit, dans le solipsisme de ces patients psychotiques qui vont se faire soigner directement sans passer par le médecin, puisque le système du maître San Damon, la machine auto-thérapeutique va peut-être les aider et donc le psychiatre va devenir peut-être superflu, il sait très bien, le psychiatre conscient de lui-même, que son savoir est très précaire, très imparfait. Il est donc réjouissant,je trouve, que cette installation de San Damon, qui est prochainement appelée à voyager autour du monde entre New York, San Francisco, Shanghai, Berlin, Paris… entre les cabinets de psychiatres et de psychanalystes, imprègne les autres cultures de son imaginaire. « Chambre Zéro » pourrait être perçue comme un véritable système auto-thérapeutique inventé par le maître San Damon.

3.) Alors peut-être un dernier mot, un dernier commentaire sur le hasard et le rôle du hasard à la fois dans la science, dans la photographie et dans l’art. On sait que San Damon, lorsqu’il invente sa technique oniroscopiste, a été un peu aidé par le hasard, puisque des flacons….il était dans son atelier new-yorkais, puis des flacons sont tombés sur ses clichés. Et puis il s’est emparé de cet évènement lié au hasard pour en faire quelque chose d’extraordinaire, une nouvelle technique, une nouvelle conception de la photographie.

 

Thierry Lenain (Historien et Esthéticien de l’art) « Analysant une photo floue »

1.) (…) toutes ces photos, qui plus est, sont bien des photos argentiques, d’un genre, c’est vrai, assez spécial, mais qui ne nous empêchent pas néanmoins de procéder à un enregistrement visuel d’un état de choses qui s’est trouvé là à un moment et en un instant donnés. Et ce qui est tout à fait remarquable dans cette œuvre-là, c’est que cette illisibilité photographique résulte dans une grande puissance plastique, c’est-à-dire qu’on est presque là dans une sorte de peinture abstraite (…) donc quelque chose encore une fois d’organique et de spontané, qui rappelle bien sûr la peinture gestuelle, l’action painting. Ici,on peut dire que San Damon fait œuvre de photographe gestuel.

2.) Cette photo est une œuvre que San Damon a liée à l’idée de présent avec les bandes blanches qui sont complétement passées au noir cette fois-ci, et qui donnent elles aussi une espèce d’énergie plastique extraordinaire. Et on pense un petit peu aux grands traits de peinture noire d’un Pierre Soulages, par exemple, ou d’un Franz Kline, enfin quelque chose de cet ordre-là ».

 

Sergio Purini (Conservateur du Musée d'Art et d'Histoire du Cinquantenaire et Professeur de Photographie à I.N.R.A.C.I)

1.) Et donc, je vois les photos, ce sont simplement des sensations, et c’est vrai que ça…enfin, moi, quand j’ai vu ce travail pour la première fois, et je le vois encore maintenant devant ces images, c’est vrai, je me suis dit. waouw…là, je suis vraiment devant un travail que je ne connais pas, une démarche forte, vraiment personnelle.

2.) En fait la forêt, ici, telle qu’elle est interprétée par San Damon, et bien, c’est une interprétation psychanalytique, c’est la transposition donc en images de sa vision intérieure de la forêt. C’est ça son travail, c’est ça qu’on peut ressentir.

3.) (…) des sensations par exemple de transposition de couleurs, finalement c’est vrai que le travail de Damon est un travail de transposition et finalement cette transposition n’est pas loin de la réalité.

 

Antoine Masson (Psychiatre et Criminologue)

1.) Qu’est-ce qui se passe quand un psychiatre rencontre les photos de San Damon ? Il se passe qu’en réalité on découvre dans ces photographies une chose extraordinaire qui fait écho à tout un travail qui a été fait avec l’adolescence.

2.) Les photos représentant le printemps et l’été de San Damon sont de véritables condensations, avec leur rouge magenta, l’ocre qui se met à flamber. Une sorte d’incandescence, une sorte de violence intérieure, une sorte de brûlure, d’incendie qui ne peut faire que penser à cette phrase reprise chez Freud « Père, ne vois-tu pas que je brûle ».

 

Patrick de Neuter (Psychanaliste, Cofondateur de l’espace analytique de Paris)

1.) Les photos que San Damon a proposées à ma réflexion, ont fait surgir en moi une série impressionnante de souvenirs.

2.) (…) Il y a chez San Damon la volonté de dépasser, évidemment, la simple photo. La volonté de créer du neuf, la volonté de recréer la réalité, peut-être même ou quasi certainement, la transformer en réalité de rêves.

3.) (…) les couleurs que San Damon injecte et qui viennent se mélanger, s’imbriquer aux couleurs naturelles. Ensuite le mouvement qu’il imprime, l’appareil photographique auquel il implique ce mouvement.

4.) L’accompagnement musical constitue une stratégie supplémentaire de création de ces photos, d’injection de la vie, de la passion et de la pulsion. Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que la 3ème suite de Bach est elle aussi, comme les photos, transformée à son tour. Après quelques moments classiques San Damon la secoue, puis la déchire par divers cris humains, par certains bruits importés de la vie. Et finalement cette suite de Bach se retrouve transformée en partition de jazz tout à fait décapante, évoquent bien pour moi le désir, la passion et la pulsion.

 

Gil Bartholeyns ( Chercheur au Quai Branly, Paris. Titulaire de la chaire CNRS, études et culture visuelles)

1.) J’ai l’impression d’un espace totalement familier, mais cette familiarité est littéralement abattue par le chromatisme. C’est cette fonction de défamiliarisation dont parlait Victor Chkovski qui est certainement la fonction de l’art pour lui. C’est-à-dire de rendre, de revoir à nouveau les choses qu’on n’avait plus vues, ici, à la façon de San Damon.

2.) L’été est dans le magenta, dans le noir profond des ombres, Donc San Damon nous propose de nous réinterroger sur nos habitudes perceptives ou perceptuelles, tout à fait naturelles ou naturalisées

3.) C’est pour moi donc une peinture paysagiste et la première fois que je l’ai vue, ça m’a fait penser à la vision de rêve d’Albrecht Dürer, j’ai fait un lien probablement parce que je sais que le procédé photographique inventé par Damon, l’Oniroscopisme donc le rêve fait fonction de regard.

 

Jean-Louis Migeot (Président de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Acousticien)

1.) Alors c’est peut-être le moment de parler d’Oniroscopisme, puisque ce travail s’appelle Oniroscopisme. Je crois qu’il y a vraiment dans ce travail photographique qui est fait par San Damon, un nom bien choisi, puisqu’il y a clairement une problématique de regard, de vision qui est liée au mot « skopein », en grec « regarder, voir ».Y a un regard particulier de l’artiste. Y a un regard que nous pouvons chacun porter sur ces photos. Et bien entendu, à cause du cadrage, à cause de l’intention personnelle de San Damon dans le choix du sujet. Mais aussi dans la distance un peu fantasmatique qu’impose la modification chromatique, y a une dimension onirique qui est évidente. Et donc, Oniroscopisme, c’est quelque chose qui s’impose de manière évidente.

2.) (…) il faut savoir qu’on emploie la notion de chromatisme en musique comme en acoustique, on est face, si on veut, à quelque chose qui est de l’ordre de la transposition en musique. On prend une photo, les couleurs qui sont présentes sont représentées par un certain nombre de fréquences, de longueurs d’ondes.

San Damon ici les transforme, les modifie, on retrouve comme la différence qu’il peut y avoir entre un concerto en fa majeur et en si bémol mineur.

 

Julian Barbour (Physicien,Université de Cambridge)

1.) Le temps et le mouvement sont parmi les concepts les plus difficiles à définir en physique. En tant que théoricien, j’essaie de les comprendre depuis 50 ans. Les photos de San Damon et son Oniroscopisme soulignent une vérité, qui est celle-ci : Nous ne pouvons comprendre le temps et le mouvement qu’en termes concrets.

2.) (…) toute notion du temps, mouvement et place, que l’Oniroscopisme de San Damon évoque, repose totalement sur les images concrètes qu’il nous présente dans les photos, et que le cerveau, en retour présente à notre consciences.

3.) La science n’a jusqu’à présent pas la plus infime idée comment appréhender ne fût-ce que l’éternité,encore moins en mouvement.Shakespeare a peut-être vu juste : Nous sommes de cette matière,de laquelle sont faits les rêves.Mais comment se développent-ils en quelque chose de grande constance ? Les images de San Damon nous aideront à méditer sur ces mystères.

 

Christian Vandermotten (Urbaniste et Géographe Université Libre de Bruxelles)

1.) (…) le jeu sur les contrastes souligne particulièrement bien les ombres, les ombres portées par les arbres. Et donc, la question qu’on se pose immédiatement c’est : Mais où le soleil ? Comment vais-je m’orienter ? Et quand on regarde le ciel, le ciel est noir, y a pas de soleil. Donc au fond, c’est comme Magritte, c’est comme Magritte, puisque vous avez à la fois le noir et le clair sur le même tableau, ici, sur la même photo, une photo de Damon.

 

Jean-Paul Dessy (Chef d’Orchestre, Compositeur de musique contemporaine)

1.) Ce qui est à l’œuvre ici procède du Grand Œuvre alchimique, à savoir de la transmutation de la matière de la réalité, de la matérialité. Et l’œuvre de San Damon, en l’occurrence la transfiguration d’un paysage, opère par une métabolisation des couleurs. Et cette mutation chromatique propose une relecture de l’espace.

 

2.) Il y a la création d’un regard contemplatif recueilli, et ça permet une nouvelle relation avec le réel, à travers l’œuvre, à travers le regard de San Damon. Celui-ci a un nouveau regard, celui du sujet regardant par rapport à l’objet regardant et ce qui les unit, c’est le regard. C’est le silence du regard. Ce regard nous transforme et à ce moment-là s’initie ce mouvement sacré de l’art, qui peut sauver le monde. Comme le disait Dostoïevski, nous sommes dans le sacré.

 

Musée de la Littérature - Bruxelles, Belgique.

Propos du directeur du Musée de la Littérature, Marc Quaghebeur.

 

Photographe à la démarche chaloupée et au regard-éclair, San Damon fait redécouvrir le monde urbain par un jeu de basculement des espaces et de métamorphose des couleurs.

 

Ainsi laisse-t-il rentrer le temps dans ses images tout en donnant l'impression de rapidité.

 

Le terme générique d'Oniroscopisme convient parfaitement à son travail.

 

Celui-ci use tout autant de la surexposition que du flou et d'une palette incandescente.

 

Deux triptyques, consacrés l'un à Bruxelles et l'autre, à New-York viennent d'enrichir les collections du Musée de la Littérature.

 

Manhattan y voisine avec les jardins du Petit Sablon, comme les badauds statiques de la fontaine de Central Park avec les voitures zébrantes d'un célèbre boulevard bruxellois.

 

L'ensemble des six oeuvres se trouvant au Musée de la Littérature : Bruxelles - New-York.

Abbaye de Maredsous ( La Cène en 13 actes )

                                                       Symbolisme et interprétation de la Cène.

L'abbaye expose en permanence et détient comme bien patrimonial " La Cène en 13 actes " de San Damon. La particularité de cette œuvre et la seule au monde, certifiée par la Vatican, à comprendre 13 tableaux-photographiques de chacun de des apôtres et ce avec leurs points de vue. La symbolisme et l'interprétation de la tragédie se joue là, tant sur la forme que sur le fond. La Cène, le dernier repas du Christ est abordé ici de manière inattendue, en effet, si ce tableau, ou sa représentation, a souvent été traité et bien avant De Vinci, il ne l’a jamais été en prenant comme axes de point de vue ceux des apôtres et l’évolution presque en temps réel de leurs réactions, une conscience et une intuition de chacune des personnes prises au vif. Cette traduction historique de cet acte primordial dans l’histoire de l’humanité réunit ici, sans nul doute parce que les personnages sont de notre époque, une symbolique toute particulière. Le temps n’est plus en suspens comme il l’est dans les autres œuvres traitant de ce sujet, mais au contraire il s’écoule au fur et à mesure que l’on l’observe.Les deux doubles triptyques qui accompagnent la Cène centrale permettent de rentrer de plain-pied dans l’instant, dans les minutes qui s’écoulent après que Jésus a dit à ses disciples conviés ces mots : « En vérité je vous le dis, l’un de vous me trahira ». Écoutez la 9e (mouvement scherzo) de Beethoven et fixez la Cène de San Damon,vous y verrez le foisonnement des arbres, le frémissement des feuilles, les personnages de bronze débordés par leurs instincts et cette table de convives mise et ornée de victuailles chanceler sous le drame qui s’ourdit.Et pourtant une sorte de plaisir qui va au-delà nous emporte, celui d’en découvrir les secrets, la réjouissance d’en savoir davantage. Tous d’abord prenons le cadrage du décor de la Cène, tableau central.Elle semble hors du temps, son espace et son lieu n’en déterminent rien.Certes, il y a l’indication de l’habillement des personnages, mais il ne saute pas aux yeux directement car on est absorbé par autre chose….l’abondance de la végétation, dense et épaisse.Mais notre attention est aussi retenue par une serre légèrement montante en arrière-plan des personnages, elle structure ce qui va se jouer sous nos yeux.Au premier plan, une très longue table à la nappe tombante vient presque de ses plis heurter l’herbe.Le Christ reste calme comme s’il attendait, ou plus encore, observait la réaction de ses disciples. Le décor est exubérant, la flore inonde de partout et pourtant les personnages sont là, charismatiques;dans la tragédie, il y a d’abord l’humain et ses multiples faiblesses. Le recul vis-à-vis de l’œuvre dans son ensemble est désormais indispensable, prendre le temps de tout estimer.Ensuite, il est bon de s’approcher du premier acte du double triptyque. Acte I : On a le point de vue de Barthélémy,devrais-je dire, on est Barthélémy, l’apôtre debout à l’extrême gauche de la table.Il est la raison, celui qui veut savoir qui est le traître, l’axe prend l’ensemble de la tablée et les premiers sentiments se font sentir. Le second est celui de la crainte, Jacques le mineur connaît le contexte de l’autorité et appréhende la réaction de celle-ci, on aperçoit déjà un changement qui traverse les visages. André se présente comme étant l’innocence, il veut immédiatement faire savoir qu’il n’y est pour rien, ses mains en évidence, il marque ce fait, les regards se croisent et se questionnent. Vient Judas,il dissimule une bourse, que San Damon dans son œuvre montre peu, il faut chercher entre les personnages, entre les objets étalés sur la table.

Judas arbore un visage que la liturgie connaît bien, son léger sourire en dit long sur ces heures qui ont précédé ce dernier souper, il semble être le seul à ne pas vraiment s’indigner, à ce moment précis on ressent explicitement qu’il ne sait pas qu’il se suicidera le lendemain. Et puis il y a Pierre, Pierre qui en messe basse tient, à l’oreille de Jean, à donner son avis, sans qu’il ne soit trop entendu, ou peut-être à réconforter.Il est la prudence. Arrive Jean ou Marie-Madeleine,obscure ici aussi.Quoi qu’il en soit, le personnage semble triste, résigné, écoutant les paroles de Pierre. On est au centre de la table, la puissance du Christ est incontestable, la majesté est en lui, il attend son sort, serein, sachant que ce qu’il va apporter à ceux qui croient en lui les mettra hors de portée de toutes tragédies, il va pour eux subir le pire.Son visage est de nacre, déterminé, prêt à braver les offenses.

A cet instant San Damon fait entrer en scène un treizième personnage, Mathias, qui après que Judas se sera pendu le lendemain de ce repas, le remplace, et surtout sera le seul apôtre à assister à la crucifixion de Jésus de Nazareth. Mathias se penche à l’oreille du Christ, on peut penser qu’il l’assure de son soutien, qu’il cherche, si le doute demeure encore, à savoir qui est le traître. Et pour cause, c’est à partir de ce septième tableau que les autres axes sont pris depuis son point de vue, plus intimistes, proches de la confidence. Les émotions évoluent et le trouble s’installe sur les visages au fur et à mesure que l’on avance entre les disciples. Mathias se tourne d’abord sur sa droite, les regards ont encore changé, trois visages sont en gros plan. Thomas l’incrédule, qui s’avance, l’index accusateur contre un tel propos, il est celui qui met en doute, qui demande des preuves de ce qu’il vient d’entendre. Jacques le majeur, assis juste à côté de Jésus, semble vouloir le retenir. Il est celui qui croit cela possible, il veut qu’on laisse parler le Christ, il veut en savoir davantage. Debout derrière eux, Philippe, qui refuse que l’on puisse penser qu’il est le traître. Matthias se tourne sur sa droite et regarde comme en plan rapproché les visages des six premiers apôtres. Certains d’entre eux sont déjà flous, comme exclus du débat. Peut-être la conséquence implicite que le félon y soit. Ensuite et jusqu’aux derniers des tableaux, Mathias s’immisce entre les disciples, les axes peu communs sont davantage sujets à mieux saisir les sentiments de chacun d’entre eux. Mathieu, qui clame : « Entendez-vous cela ? », révolté qu’un traître soit parmi eux. Simon : « Je ne comprends pas qu’une telle chose soit envisageable ». Thaddée discute, semble prendre conseil auprès de Simon. Le déséquilibre conscient nous fait mettre en raison les différents caractères des témoins de ce dernier repas. Et il est indiscutable que sont ici représentés les différents aspects et contradictions de l’être humain.

Musée d'Art Moderne de la Basilique du Sacré-Coeur de Bruxelles.

Quand Jésus devint le Christ (la crucifixion)

Il est là, c'est notre époque, et San Damon ne lésine pas sur l'allégorie, puissante.

 

L'oeuvre représente Jésus entourée d'une végétation transposée, comme une sorte de jardin d'Eden, l'expression du visage et le regard du Christ sont déterminés mais doux à la fois. On a envie de le suivre, on comprend le pardon et ce sur quoi est bâti le catholicisme.

Elle est l'une des rares Crucifixions à être représentées à l'horizontale, ce qui lui donne un impact phénoménal, une spiritualité inouïe et une proximité quasi intime, ainsi que pour sa mise en scène qui doit tout au traitement que l'artiste instaure.